Peu de femmes sont citées par leur nom dans le Talmud. Parmi elles figure Yalta, épouse de Rav Na’hmane, un amora babylonien de la troisième génération, et fille du rech galouta, le chef du peuple juif en Diaspora. Son mari lui permettait d’être transportée en chaise à porteurs le Chabbat, bien que cela soit généralement interdit, car elle était une femme éminente dont la communauté avait besoin. (Beitsa 25b)

Un jour, Rav Na’hmane et son épouse Yalta reçurent le sage Oula. Après le repas, Rav Na’hmane fit à Oula l’honneur de lui confier la récitation du birkat hamazone, les actions de grâce après le repas. C’est une mitsva de réciter ces bénédictions sur une coupe de vin, puis de la partager avec les convives. Cette coupe de vin est appelée kos chel brakha, « coupe de bénédiction ». Une fois les bénédictions terminées, Oula fit passer la coupe de vin le long de la table jusqu’à Rav Na’hmane, pour qu’il prenne part à cette mitsva. Rav Na’hmane dit : « Que l’on passe la coupe de vin à mon épouse, Yalta. » Oula répondit que ce n’était pas nécessaire, car lorsqu’un mari boit du kos chel brakha, la bénédiction se transmet à son épouse. Puisque la coupe avait déjà été donnée à Rav Na’hmane, en donner également à Yalta serait du gaspillage.

Lorsque Yalta entendit la réponse d’Oula, elle se mit en colère, descendit à la cave à vin et brisa quatre cents tonneaux de vin. Comprenant son erreur, Oula lui envoya une autre coupe de vin, accompagnée d’un message pour l’apaiser. Mais Yalta rejeta sa tentative d’apaisement en disant : « Toutes vos paroles sont aussi vides de sens que le récit d’un colporteur. » (Berakhot 51b)

Certes, Yalta était très contrariée par la conduite d’Oula, mais comment une femme aussi sainte et remarquable pouvait-elle agir de manière aussi irrationnelle ? Comment pouvait-elle aller détruire ainsi 400 tonneaux de vin ? Était-elle vraiment une femme si éminente ?

Yalta était bel et bien une femme éminente ; son mécontentement était justifié, puisque le kos chel brakha ne lui avait pas été envoyé. Elle désirait uniquement prendre part à cette grande mitsva. Pour montrer que c’était la mitsva qu’elle désirait, et non le vin, elle détruisit tout le vin de la cave. (Maharcha, Berakhot, ibid.)

En effet, lorsqu’on détruit quelque chose dans un but précis (par exemple pour donner une leçon), l’interdit de bal tach’hit, la destruction gratuite, ne s’applique pas. Par exemple, la coutume de briser un verre lors d’un mariage en souvenir de la destruction de Jérusalem ne contrevient pas à l’interdit de bal tach’hit.

À un niveau plus profond, le nombre 400 représente aïn ra, un « mauvais œil », c’est-à-dire l’avarice : la somme des valeurs numériques des lettres (aïn = 70, youd = 10, noun = 50, rech = 200 et aïn = 70) est égale à 400. Yalta était très contrariée par l’avarice d’Oula, qui avait refusé de lui envoyer le vin pour qu’elle puisse prendre part à cette mitsva particulière. C’est pourquoi, pour donner à Oula une véritable leçon de générosité, elle brisa les sceaux de 400 tonneaux (et non les tonneaux eux-mêmes) et distribua le vin aux nécessiteux afin qu’ils l’utilisent pour le kiddouch et la havdala.

Puisqu’Oula chercha à apaiser Yalta, nous savons qu’elle avait brisé les sceaux pour des raisons altruistes. Si elle n’avait été qu’une femme sotte qui donnait libre cours à sa colère, pourquoi un si grand sage aurait-il essayé de l’apaiser ?

Le nom de Yalta témoignait de sa fidélité à la vérité. La valeur numérique du nom Yalta (youd = 10, lamed = 30, tav = 400 et alef = 1), soit 441, est la même que celle d’émet, « vérité » (alef = 1, mem = 40, tav = 400). Ses actes justes et sincères parlaient d’eux-mêmes. (Ben Yéhoyada)