I. « Rabbi », notre saint maître

Rabbi Yehouda était le fils de Rabbi Chimone ben Gamliel. Après la mort de son père, il fut élu Nassi (« Prince »), c’est-à-dire président du Sanhédrine, la plus haute cour rabbinique. Il naquit le jour même où Rabbi Akiva mourut aux mains des Romains. Dans la Michna, Rabbi Yehouda le Prince (Rabbi Yehouda HaNassi) est appelé tout simplement « Rabbi », car il était si célèbre qu’aucun autre nom n’était nécessaire pour l’identifier.

« Rabbi » était très riche, ce qui n’était pas le cas de la plupart des autres rabbins, et l’on disait que ses écuries renfermaient plus de richesses que le trésor du roi de Perse ! Pourtant, malgré sa grande sagesse, sa fortune et l’immense honneur dont il jouissait, « Rabbi » était un homme humble, qui témoignait du respect à tous : aux grands Sages, mais aussi à ceux qui comptaient parmi ses propres élèves. Il aimait à dire : « J’ai beaucoup appris de mes maîtres, plus encore de mes amis et compagnons d’étude, mais c’est de mes élèves que j’ai le plus appris. »

« Rabbi » employait sa richesse à soutenir les pauvres et les nécessiteux. Lorsqu’une famine éclata dans le pays, Rabbi Yehouda HaNassi ouvrit ses vergers et ses réserves de nourriture afin de nourrir ceux qui avaient faim.

En raison de sa haute stature morale et de ses enseignements, parce qu’il refusait de jouir égoïstement de sa grande fortune, et par ses qualités personnelles remarquables comme par sa piété, il fut partout reconnu comme un homme saint. Tous l’appelaient « notre saint maître » (Rabbénou Hakadoch). Nos Sages disaient que toutes les nobles vertus se trouvaient réunies en lui, et que même le prophète Élie, bien qu’invisible, venait s’asseoir parmi les élèves de « Rabbi » pour écouter son enseignement de la Torah.

II. Un guide pour l’étude et la vie

Rabbi Yehouda HaNassi formula de nombreux enseignements qui pouvaient servir de guide aux autres. « Lorsqu’un Juif accomplit une mitsva, disait-il, il ne doit pas se réjouir seulement de ce commandement précis, car une mitsva en entraîne d’autres. De même, lorsqu’un Juif commet une faute, il ne doit pas déplorer uniquement cette faute précise, car d’autres fautes suivront certainement. »

« Rabbi » montrait par l’exemple suivant qu’un homme ne doit jamais se croire trop grand pour apprendre de quelqu’un de plus jeune ou de plus humble que lui. La Torah est comparée à l’eau. De même que, lorsqu’il s’agit d’eau, une personne âgée n’a pas honte de demander à quelqu’un de plus jeune de lui donner à boire, elle ne doit pas non plus avoir honte de demander à une personne plus jeune d’étancher sa soif de connaissance. Et de même que nul n’est trop paresseux pour chercher de l’eau lorsqu’il a soif, aucun élève ne doit se laisser retenir par la paresse lorsqu’il s’agit d’aller chercher la Torah dans une Yeshiva.

Une personne qui ne désire ni étudier ni prier était considérée par « Rabbi » comme une bête privée de parole. Il déclara même un jour que celui qui se consacre à l’étude de la Torah peut manger la chair d’un animal ou d’un oiseau, mais que celui qui refuse de s’adonner à l’étude de la Torah n’a guère de légitimité à manger la chair des créatures inférieures, dont il fait lui-même partie.

III. L’amitié secrète avec Antonin

Le Talmud et le Midrash rapportent de nombreux récits sur la grande amitié qui existait entre Rabbi Yehouda HaNassi et l’empereur romain Antonin. L’Empereur avait l’habitude de se rendre secrètement dans la maison de « Rabbi » afin d’apprendre auprès de lui une part de la sagesse de la Torah, et de le consulter sur diverses questions difficiles concernant le gouvernement de son empire, car il attachait un grand prix aux bons conseils qu’il recevait du Sage juif.

Afin que personne ne soupçonnât qu’il demandait conseil au rabbin sur des affaires d’État, ils dissimulaient souvent les questions ou les réponses au moyen d’un code, ou par un geste que seul l’autre pouvait comprendre. Un jour, Antonin envoya un messager à « Rabbi » avec cette question : « Le trésor impérial est vide. Que dois-je faire ? » Rabbi Yehouda fit entrer le messager dans son jardin, où il arracha certaines plantes et les remplaça par d’autres. Le messager du palais observa la scène avec stupeur, puis demanda : « Quelle réponse dois-je transmettre à mon maître royal ? » « Rabbi » répondit qu’aucune réponse n’était nécessaire. Le Romain, perplexe, retourna auprès de l’Empereur et l’informa que rabbin avait refusé de répondre à sa question. Antonin lui demanda alors si Rabbi Yehouda n’avait pas accompli quelque geste en sa présence. Le messager décrivit alors à l’Empereur comment le rabbin juif avait arraché des plantes de son jardin et en avait mis d’autres à leur place. L’empereur comprit le message caché dans ce geste du rabbin. Il révoqua plusieurs de ses fonctionnaires, que « Rabbi » soupçonnait de malhonnêteté, et en nomma d’autres à leur place. Bientôt, le trésor impérial fut de nouveau rempli.

Par la suite, l’amitié entre l’empereur et le sage s’afficha ouvertement. Ils commencèrent à se rendre visite l’un à l’autre, et débattaient longuement de D.ieu et de Sa Torah. Un jour, Antonin demanda à « Rabbi » : « Comment l’âme humaine peut-elle être punie dans le monde futur ? L’âme pourra dire : “Comment pourrais-je être tenue pour responsable ? Je suis un être spirituel. C’est le corps qui a fauté, pas moi…” D’un autre côté, le corps pourra dire : “Comment pourrais-je être coupable ? Sans l’âme, je n’aurais pas pu fauter, car c’est l’âme qui donne vie au corps.” »

À cette question de l’Empereur, « Rabbi » répondit par une parabole ingénieuse :

Un homme possédait un verger, dont il confia la garde à deux serviteurs. L’un des gardiens était aveugle et l’autre, boiteux. Le boiteux, tenté par la vue des fruits mûrs qu’il ne pouvait atteindre, dit à son compagnon aveugle : « Porte-moi sur tes épaules et conduis-moi vers cet arbre chargé de beaux fruits ; je te guiderai jusqu’à lui. Ainsi, nous profiterons tous deux des fruits. »

Lorsque le propriétaire, constatant plus tard que ses fruits avaient disparu, accusa ses deux serviteurs d’avoir volé ses meilleurs fruits, l’aveugle protesta de son innocence : « Comment aurais-je pu voir où poussaient les fruits ? » Et le serviteur boiteux dit : « Comment aurais-je pu les atteindre ? »

Que fit le propriétaire ? Il plaça le boiteux sur les épaules de l’aveugle, puis les punit ensemble.

Ainsi, répondit le rabbin, D.ieu agit-Il avec le corps et l’âme de l’homme lorsque chacun tente faussement d’échapper au châtiment de sa faute.

IV. Miséricorde envers les créatures

« Rabbi » fut malade pendant de longues années, mais il fut guéri, de même qu’il était tombé malade, à la suite d’un événement singulier.

Un jour, « Rabbi » se rendait au Beth Hamidrach (la Maison d’Étude), lorsqu’un veau que l’on conduisait à la che’hita (l’abattage rituel), s’échappa et vint vers lui, comme pour le supplier de le sauver de la mort. « Rabbi » dit au veau : « Va vers ton destin, car c’est pour cela que tu as été créé. » Alors, une Voix Céleste (une Bat Kol), proclama du Ciel que, puisque « Rabbi » n’avait pas eu pitié de l’une des créatures de D.ieu, il serait puni par des souffrances physiques.

Pendant treize ans, ce saint rabbin souffrit. Puis, un jour, il fut guéri tout aussi soudainement. Voici comment cela se produisit :

Une servante de la maison du rabbin nettoyait un jour une pièce lorsqu’elle découvrit de petites belettes qui venaient de naître. Elle voulut les faire sortir de la maison, mais « Rabbi » l’en empêcha. « D.ieu a pitié de toutes Ses créatures, dit-il, et les êtres humains doivent suivre Son exemple. Laisse les petites belettes dans la maison. » Aussitôt, une Bat Kol proclama que, de même que « Rabbi » avait eu pitié des humbles créatures de D.ieu, de même devait-on avoir pitié de lui. Il fut immédiatement guéri.

Lorsque Rabbi Yehouda HaNassi tomba gravement malade et approcha de la mort, les rabbins prièrent D.ieu pour lui. Plus tard, ils envoyèrent un rabbin nommé Bar Kappara prendre des nouvelles de « Rabbi ». Mais, lorsqu’il arriva, il apprit que le saint érudit était décédé. Bar Kappara déchira ses vêtements en signe de deuil, puis retourna auprès des rabbins. Il leur annonça la triste nouvelle par ces mots : « Les anges ont lutté avec nous, êtres humains, pour “l’Arche sainte” ! Les anges l’ont emporté et ont ravi “l’Arche sainte”… » Les rabbins demandèrent : « Est-il mort ? » Bar Kappara répondit : « Vous l’avez dit. Je ne voulais pas que mes lèvres prononcent ces mots. »

V. L’œuvre de sa vie : la Michna

Ce qui fit surtout la renommée de Rabbi Yehouda HaNassi fut sa compilation de la Michna. La Torah, que D.ieu nous donna sur le mont Sinaï, se compose de deux parties. La première est la Loi Écrite, connue sous le nom de Tanakh, acronyme de Torah, Neviim et Ketouvim : les Cinq Livres de la Torah, les Prophètes et les Écrits saints. La seconde est la Loi Orale, c’est-à-dire l’explication de la Torah transmise oralement à Moïse, ainsi que les Lois d’Israël (Halakha leMoché miSinaï).

Cette Loi Orale fut transmise de génération en génération, de maître à disciple, de Moïse à Josué, de Josué aux soixante-dix Anciens, des Anciens aux Prophètes, des Prophètes aux Hommes de la Grande Assemblée, puis de ceux-ci aux plus grands érudits de chaque génération. Toutes ces lois, traditions et coutumes étaient apprises par cœur et mémorisées. Il n’était pas permis de les consigner par écrit.

Rabbi Yehouda HaNassi vit cependant qu’en raison des difficultés de l’Exil que le peuple juif devait endurer, et qu’il aurait encore à subir durant de nombreux siècles jusqu’à la venue de Machia’h, il existait un grand risque que beaucoup de ces lois sacrées soient oubliées ou altérées par inadvertance, à D.ieu ne plaise. Il décida donc de rassembler les lois et de les mettre par écrit, afin qu’elles soient conservées durablement dans ce qui fut appelé la Michna, mot qui signifie « étude par répétition ».

C’était, bien entendu, une tâche immense, mais « Rabbi » mena à bien cette grande entreprise. Non seulement il réunit les lois de la Loi Orale, mais il les ordonna aussi de manière logique en six volumes, ou Sedarim, connus sous l’abréviation de Chass. L’ordre du Chass est le suivant : 1) Zeraïm, qui comprend les lois de l’agriculture et les commandements liés à la terre ; 2) Moed, qui comprend les lois du Chabbat, des fêtes et des jeûnes ; 3) Nachim, qui comprend les lois relatives à la vie familiale, au mariage, etc. ; 4) Nézikine, qui comprend les lois relatives aux dommages causés à autrui, aux compensations, aux affaires commerciales et financières, etc. ; 5) Kodachim, qui comprend les lois relatives aux sacrifices ; 6) Taharot, qui comprend les lois relatives à la pureté et à l’impureté.

La Michna est écrite en hébreu.

Les rabbins ultérieurs, qui discutèrent et développèrent la Michna, ne furent plus appelés Tanaïm, comme les rabbins des générations précédentes, mais reçurent le nom d’Amoraïm. Les volumes qui contiennent leurs savantes discussions sont appelés la Guemara, mot araméen qui signifie « achèvement » ou « explication », et ils sont principalement écrits en araméen. Environ trois siècles de discussions rabbiniques s’écoulèrent après la mise par écrit de la Michna, avant que la Guemara ne soit elle aussi consignée par écrit. La Michna et la Guemara réunies sont connues sous le nom de Talmud, dont l’existence nous laisse une immense dette de reconnaissance envers Rabbi Yehouda HaNassi.